Prix Louis D

Journée d’étude « Littérature et sciences sociales »

Evénement: Journée d’étude « Littérature et sciences sociales »
Date: 4 Décembre 2015

 

En quoi la littérature peut-elle nous aider à comprendre nos sociétés ? Cette journée d’étude voudrait proposer quelques pistes de réflexion pour répondre à cette question. Passées les années formalistes (dernière tentative pour une impossible autonomie), la littérature se voit réintégrée dans le discours des sciences sociales et ses capacités cognitives commencent à être réévaluées. Un numéro récent des Annales (2/2010) nous invite à « créditer la littérature d’une capacité à produire, par les formes d’écriture qui lui sont propres, un ensemble de connaissances morales, scientifiques, philosophiques, sociologiques et historiques ».

Cette journée d’étude se propose d’être un lieu de rencontre entre spécialistes de la littérature et des sciences sociales et offrira une contribution au dialogue critique engagé ces dernières années au travers de publications et de rencontres diverses. La proximité de ces deux moyens de connaissance a été maintes fois soulignée : l’objet d'étude en est le plus souvent le même (l’homme, la société) ; même exercice de travail sur et par le discours écrit.  

Il s’agirait ainsi de prendre au sérieux « les savoirs de la littérature » et de lui accorder un nouveau pouvoir heuristique. Elle serait donc non seulement une source et un objet d’étude des sciences sociales, mais aussi un discours sur la société qui exprime et essaie de trouver un sens à des réalités (telles les émotions, la subjectivité, l’intimité) auxquelles les sciences ont un accès limité ou biaisé par un appareil théorique et méthodologique qui se veut positiviste. Des romans sur la Seconde Guerre Mondiale (comme Vie et destin de Vassily Grossman ou, plus récemment, Les Bienveillantes de Jonathan Littell) ont montré aux historiens ce que Pierre Bourdieu ou Carlo Ginzburg avaient naguère montré à propos de Flaubert : que la littérature est dépositaire d’un savoir historique introuvable ailleurs. Des philosophes comme Martha Nussbaum ont interrogé la capacité de la littérature à préparer le lecteur pour une pluralité d’émotions et de choix possibles dans sa vie. Des juristes comme Richard Posner ont évoqué le rapport entre loi et littérature (Law and literature), que ce soit dans le traitement littéraire des grandes causes juridiques ou dans l’emploi des méthodes d’interprétation littéraire pour les textes de loi. Des économistes comme Thomas Picketty ont pris au sérieux l’invitation de Marx et ont étudié les romans de Balzac pour comprendre les inégalités au XIXe siècle.   

Le rapprochement entre les pratiques littéraires et les méthodes de savoir en sciences humaines et sociales offre autant de glissements interrogatifs féconds menant parfois à la neutralisation de la frontière entre les deux domaines. Comment la littérature et les sciences sociales se lisent-elles réciproquement ? Quels usages en tirent-elles l’une de l’autre ? Dans quelle mesure la littérature peut-elle être constituée par les sciences sociales à la fois comme source et comme objet d’analyse ? Comment l’apparition des sciences sociales modernes à la fin du XIXe siècle a-t-elle influencé l’évolution et les contenus de la littérature ? De même, dans quelle mesure les sciences sociales peuvent-elles partager le monde social – comme objet de réflexion et de discours – avec la littérature ? Peut-on considérer la littérature comme une discipline à part entière et comme le partenaire égal des sciences sociales ? 

Ces interrogations présentent dans le monde francophone une tonalité particulière figurée notamment par l'invitation de Lévi-Strauss à considérer l'ethnologie comme « art autant que science ». L’enseignement sociologique de Pierre Bourdieu a produit, de son côté, un instrumentaire théorique à même de restituer à la littérature son caractère à la fois complexe et « désenchanté » : définie comme « champ littéraire », la littérature est réintégrée dans le monde social, aux côtés ou à l’intérieur d’autres champs sociaux (le champ du pouvoir, le champ religieux, etc.). Les inspirations postmodernistes qui ont bousculé les démarches anthropologique et sociologique « traditionnelles » ont accentué le poids de l'expression littéraire dans les sciences de l’homme. En même temps, la tendance marquée les dernières décennies en sciences sociales (notamment en sociologie) privilégiant l’approche qualitative (à travers l’observation, l’entretien, le récit de vie) favorise également le rapprochement de ces disciplines de la création littéraire, notamment par l’attention accordée aux discours, aux manifestations « subjectives », aux éléments microsociaux. 

A la différence des sciences sociales, la littérature n’a pas été contrainte par les jalons (théoriques et méthodologiques) imposés par la naissance et le partage des disciplines au long des XIXe –XXe siècles. En même temps, la littérature n’a pas été limitée – autant que les sciences sociales – par la rigueur de l’objectivité. En revanche, la littérature, au moins la prose réaliste (qui jouit durant la modernité d’une position dominante sur les autres genres littéraires), a été marquée par le souci de représenter une réalité plausible, « vraisemblable », c’est-à-dire non la réalité telle quelle, mais telle qu’elle aurait pu être, mue par les mêmes objectifs que les sciences humaines et sociales de connaissance dans et par la narration. La principale « règle » du discours littéraire, par-delà les époques et les écoles, est de re-créer une réalité fictive pour exprimer / raconter une histoire, une intrigue, afin d’apprendre au lecteur quelque chose du milieu environnant, de la nature psychique et sociale de l’homme sur un mode qui procure au récepteur à la fois un sentiment de plaisir (aesthesis) et de libération (catharsis). A partir de la seconde moitié du XIXe siècle en Europe occidentale et en Amérique du Nord, la littérature dite moderniste bouscule la norme du style réaliste consistant à induire dans le lecteur une « illusion référentielle » (par son identification imaginaire avec tel personnage dans telle situation), apportant une perspective autoréférentielle reliant le « contenu » du discours littéraire à sa « forme ». Dans ce sens, la littérature anticipe sur une tendance qui commence à se répandre au sein des sciences humaines et sociales à partir de la seconde moitié du XXe siècle dans un contexte d’idées communément nommé « postmoderniste », à la suite duquel le discours scientifique assume son caractère discursif et narratif, et ainsi la contingence des règles rhétoriques et historiques qui le gouvernent.

Les réflexions autour des usages politiques du texte littéraire ont connu sous le communisme une expression singulière avec la célèbre notion du « réalisme socialiste » et ses traductions dans certains secteurs des sciences sociales. Aussi cette rencontre devra-t-elle aborder l'analyse des postures intellectuelles, d'actions d'individus ou de groupes de pensée, dans les pays ex-communistes, dans les domaines de la littérature mais aussi dans les sciences sociales, au sein des institutions académiques forgées sur le modèle de l'Académie des Sciences en URSS. 

Nous souhaiterions inviter des spécialistes de différentes disciplines pour réfléchir ensemble sur « les savoirs de la littérature » et les « affinités électives » que ceux-ci engagent, dans le contexte social et épistémologique qui est le nôtre, avec les sciences sociales. Les contributions s'attacheront à souligner, quelles que soient les temporalités, les situations et les sociétés abordées, la richesse, la diversité, et la singularité des relations entre littérature et sciences sociales. 

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